15 octobre 2009
Carnets de captivité
Libération du 15 octobre 2009
C'est avec les Carnets de captivité que les Oeuvres complètes d'Emmanuel Levinas peuvent enfin commencer à être publiées sous la direction de Rodolphe Calin et Catherine Chalier, chez Grasset/Imec. Présentation de Jean-Luc Marion :" Levinas apparaît aujourd'hui, plus que Sartre et Merleau-Ponty, antérieurement à Ricœur, Henry et Derrida, comme le premier introducteur, héritier et continuateur de Husserl et Heidegger, le philosophe français le plus marquant du XXème siècle après Bergson. Ses deux ouvrages centraux, Totalité et Infini (1961) et Autrement qu'être ou au-delà de l'essence (1974), comptent parmi les classiques du siècle, et ses plus courts essais, Le temps et l'autre et De l'existence à l'existant (1947) restent des ouvertures géniales vers une pensée radicalement neuve de la subjectivité, d'autrui, de l'éthique et de la trace de Dieu. La philosophie actuelle en dépend radicalement. Mais cette oeuvre, multiforme (philosophie, histoire de la philosophie, littérature, politique, études juives, etc) et vaste, reste encore dispersée chez plusieurs éditeurs, français et étranger. Il apparaît d'autant plus urgent de la réunir en un seul ensemble qu'il faut aussi tenir compte aujourd'hui d'autres documents : les articles et conférences éparpillés au fil des revues, mais aussi les inédits conservés dans ses propres archives. Le projet comptera au minimum cinq volumes : inédits 1 & 2, Philosophie 1 & et 2, et enfin Critique littéraire-Leçons talmudiques-Entretiens. Aujourd'hui l’œuvre complète s'ouvre donc par un premier volume d'inédits, Carnets de captivité, Ecrits sur la captivité et Notes philosophiques diverses, réunis, édités et annotés par R. Calin (avec la collaboration de C. Chalier). Ces textes couvrent la période des origines jusqu'aux années de l'immédiate après-guerre (avec quelques prolongements plus récents). On y retrouve, dans un contexte fortement marqué par Sartre, des esquisses de romans, la première approche du thème capital de l'"il y a", les premières réflexions sur l'identité juive dans la crise de la guerre et de la captivité, etc. – bref ce qui marquera les essais philosophiques de l'immédiate après-guerre, mais aussi d'autres potentialités qui ne seront pas toutes également développées. "
Petit inventaire des réactions et commentaires :
Nicolas Weil dans Le Monde du 23 octobre
Entretien avec Michaël Levinas dans Le Magazine Littéraire de novembre ("Ces carnets témoignent d'abord de cette expérience de la maturation qui est l'abandon des possibles ; avant d'être le philosophe pur, il y a l'essayiste, sa relation avec les arts, la littérature, la poésie. Les carnets témoignent de cette situation de gestation. Ils ne révèlent pas tant les faces cachées d'un auteur que la façon dont va se métaboliser une véritable écriture."
Aude Lancelin dans le Nouvel Observateur du 22 au 28 octobre ("Les 500 pages d'inédits ici disponibles, pour la plupart rédigés au stalag mais couvrant en réalité la période allant de la fin des années 1930 jusqu'à la parution de Totalité et infini en 1961, sont passionnants à plus d'un titre...)
Salomon Malka dans Transfuge de décembre 2009
Nathalie Crom dans Télérama du 25 novembre 2009
Robert Maggiori dans Libération
Jean-François Petit dans La Croix
Entretien de Jean-Luc Marion avec Elisabeth Lévy dans Le Point du 15 octobre ("Certains philosophes comptent, parce qu'ils proposent de nouvelles réponses à des questions déjà connues et discutées. Et c'est déjà beaucoup. Mais, comme Bergson, Levinas a rang de philosophe essentiel, car il a, lui, formulé des questions que personne avant lui n'avait vues, ni dites. Sans lui, nous ne penserions pas comme nous pensons désormais. Il dit clairement que la question de l'être pourrait ne pas constituer la première question de la philosophie...")
Emission Répliques du samedi 10 octobre (podcast) avec Catherine Chalier et Jean-Luc Marion
Quelques liens
Institut d'études lévinassiennes
Institut Mémoires de l'édition contemporaine : Emmanuel Levinas
Société internationale de recherche Emmanuel Levinas
Un siècle avec Emmanuel Levinas
13 octobre 2009
Revue internationale de philosophie
Revue internationale de philosophie
Dirigée par Michel Meyer, la Revue internationale de philosophie propose pour chaque livraison un thème d'étude et de recherche : un auteur, une oeuvre, un concept. Les contributions émanent de spécialistes du domaine qui apportent un éclairage original ou s'intéressent à un point de détail que ne justifierait pas une étude plus ample. Extrait du site web de la revue.
Les intellectuels, la critique et le pouvoir
Agone n° 41/42, d'octobre 2009
Coordonné par Thierry Discepolo, Charles Jacquier & Philippe Olivera, ce numéro d'Agone est tout entier consacré au rôle joué par les intellectuels "au cœur de mouvements de libération, qui n’ont parfois libéré qu’eux-mêmes, au sein d’une lutte des classes dans laquelle ils n’ont souvent jamais que changé de camp."
Sommaire :
Orwell et la dictature des intellectuels, James Conant
Le rôle de l’intelligentsia au sein des partis politiques marxistes. Introductions aux analyses de Makhaïski, Jean-Pierre Garnier (Sur les intérêts de classe de l’intelligentsia (1898), suivi de Anciens et nouveaux maîtresJan Waclav Makhaïski)
Ante Ciliga & la nouvelle classe dirigeante soviétique (« Se peut-il que toi aussi, Lénine, tu aies préféré la bureaucratie victorieuse aux masses vaincues ? », Ante Ciliga)
Une critique prolétarienne de la bureaucratie révolutionnaire. Les analyses de Bruno Rizzi (À propos de la « Circulaire », Paolo Sensini, Circulaire (1950), Mario Mariani & Bruno Rizzi, Étudiants & ouvriers (1968), Bruno Rizzi)
Régis Debray, « Maître ès renégats ». Exercice d’admiration, Thomas Didot (et Guy Hocquenghem)
Sollers tel quel, Pierre Bourdieu
Suivi de Faits & gestes. Cursus honorum sollersien (1957–2007), Philippe Olivera & Thierry Discepolo
François Furet entre histoire & journalisme (1958–1965), Michael Scott Christofferson
Genèse sociale de Pierre Rosanvallon en « intellectuel de proposition », Christophe Gaubert
Radical, chic, et médiatique, Adam Garuet
Sur la fonction de deuxième et de troisième couteau (de poche).
À propos de l’« intellectuel de Région » Thierry Fabre, de Jérôme Vidal et de sa « puissance d’agir », de Pascal Blanchard en « free lance researcher », Camille Trabendi
Sur la responsabilité sociale du savant, Alexandre Grothendieck
Introduction par Charles Jacquier
« Dire la vérité au pouvoir au nom des opprimés », Gérard Noiriel - Entretien par Thierry Discepolo & Philippe Olivera
Le philosophe, les médias et les intellectuels, Jacques Bouveresse - Entretien par Thierry Discepolo
Le constructivisme comme outil de pouvoir aux mains des intellectuels, Jean-Jacques Rosat
Vous avez dit « anti-intellectualisme » ?, Philippe Olivera
(Auto-)dérision, Alain Accardo (Sur l’action politique du Penseur critique, Mettons-nous autour d’une table !) (1905)
A la conquête de soi
Sciences Humaines n° 209, de novembre 2009
Au sommaire de Sciences Humaines, un dossier sur la rhétorique nous montre que cette dernière n'est pas à considérer uniquement dans ses champs d'application traditionnels (publicité, politique, justice). Le discours scientifique (persuasion versus démonstration ?), la vie quotidienne font aussi appel à ses ressources. Michel Meyer conclut ainsi son article titré "nous sommes tous rhétoriciens" : "Le système rhétorique ne serait pas complet si l'on n'articulait pas les différents domaines autres que la littérature, le plus éminent dans le système éducatif français, les uns avec les autres... Une chose est sûre : la rhétorique est un corps structuré de procédés qui opèrent aussi bien sur la distance entre l'ethos et le pathos que sur le logos lui-même, où viennent s'enchâsser les questions et les réponses dont il faut parler et même débattre. Au final la fonction rhétorique de l'esprit humain traduit ce qui se passe quand cet esprit est plongé dans l'intersubjectivité." (Voir Principia rhetorica : une théorie générale de l'argumentation).
Dans le même numéro, la question de l'identité est déclinée en trois articles : "A la conquête de soi" de Catherine Halpern ("L'identité ne s'impose en rien comme une évidence. Ce "je" qui nous file sans cesse entre les doigts n'est pas à exhumer mais à conquérir.") - "Vouloir être sujet" de Vincent de Gaulejac ("A sa naissance, l'individu est d'abord défini par son héritage : son hérédité biologique, le milieu social de ses parents, les ressources dont dispose sa famille. En ce sens, il est d'abord assujetti. Il entre alors dans une dynamique pour affirmer son être propre, pour advenir comme sujet d'une histoire dont il est le produit.") "Quand je est un autre", entretien avec Jean-Claude Kaufmann ("L'identité individuelle est très fluide, faite de basculements et de petites décisions qui orientent petit à petit les trajectoires de chacun. Le sujet n'est jamais autant lui-même que lorsqu'il devient autre."
Dans la rubrique Livre du mois, à l'occasion de la parution simultanée de "Le mérite contre la justice" de Marie Duru-Bellat et de "Qu'est-ce que le mérite ?" de Yves Michaud, Martine Fournier souligne la complexité de la notion de mérite, "dont les univers de signification varient au cours du temps ou des représentations." "Quoi qu'il en soit, ces réflexions d'un philosophe et d'une sociologue, tantôt contrastées, tantôt convergentes nous invitent à beaucoup de circonspection lorsque l'on affirme qu'on l'a bien mérité !"